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Populations Socialement défavorisées et TIC : Analyse des (non-)Usages, des Médiations et des Expériences.

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> Les jeunes du quartier, l’ECM et Internet

lundi 28 août - Fabien Labarthe

Bonjour,

Merci pour avoir autorisé la publication du texte sur ce site ainsi que pour vos commentaires et désolé d’y répondre si tardivement. Travaillant, dans le cadre d’une thèse, sur la fréquentation de l’ECM de la Friche la Belle de Mai à Marseille par des jeunes issus des milieux populaires et sur les usages du multimédia qui en découlent, je suis particulièrement intéressé par la démarche du projet "PSAUME". Pour prolonger la discussion, je vous envoie ci-dessous un court texte de réponse à vos remarques. Je vous remercie à nouveau de l’intérêt que vous portez à ce travail. J’espère que nos discussions pourront se prolonger. Je n’hésiterai pas pour ma part à consulter régulièrement le site et les contributions qui y sont publiées.

Bien cordialement.

Je voudrais insister sur les spécificités des « lieux d’accès public à Internet » (EPN, ECM, Cyberjeune, etc.) lorsqu’ils accueillent - et parfois « subissent » - un jeune public populaire en ce que, plus que dans tout autre, se pose dans ces cas précis le problème de savoir si ce à quoi ces dispositifs sont censés donner accès (Internet, ateliers de pratiques artistiques et multimédia, bref pratiques culturelles) est compatible avec les modalités d’accès qu’ils mettent en place à cet effet. L’un étant indissociable de l’autre dans la pratique, c’est généralement sur ce deuxième point - souvent considéré comme allant de soi - que se cristallisent en fin de compte les divergences de points de vue entre directeurs de structures, animateurs et public populaire qui, parce qu’ils répondent à différentes logiques, peuvent être à la source de nombreuses tensions. Pour le dire autrement (et rapidement), les modalités d’accès prévues dans ces lieux - et qui de ce point de vue ne sont pas très différentes de celles de n’importe quelle autre structure socioculturelle - induisent le plus souvent un mode de sociabilité davantage conforme à celui des classes moyennes (auxquelles appartiennent les directeurs et parfois aussi les animateurs) qu’à celui des classes populaires. Il reste qu’à la différence des autres structures culturelles, l’activité Internet est - en tant que telle - génératrice de fréquentation de la part d’un public jeune issu des milieux populaires. Pour autant, pour que celle-ci soit effective et s’installe sur un temps long, il faut laisser dans un premier temps à ces jeunes une marge de manœuvre suffisamment souple (ce qui n’est pas toujours évident) pour qu’ils puissent se saisir de l’outil informatique à leur manière et en réinterpréter les usages comme ils l’entendent. C’est seulement sur cette base que les animateurs peuvent ensuite faire des propositions pour « réorienter » les usages sans que celles-ci apparaissent comme de pures prescriptions - ce qui se verrait alors sanctionner par une non-fréquentation et un non-usage. Ainsi, à l’ECM de la Friche, c’est pour ainsi dire la « mauvaise » gestion du libre accès (en ce qu’une « bonne » gestion implique en réalité toujours un accès contraint en termes de temps de connexion et de modalités d’usage) au moment où sont arrivés les jeunes du quartier qui a autorisé leur familiarisation non seulement avec le lieu mais aussi avec l’outil informatique (même si cela n’a pas été sans heurts).

La place qu’occupe l’animateur dans le dispositif apparaît alors comme centrale pour que le rôle de médiateur qu’il suppose puisse opérer auprès des jeunes. Mais celui-ci n’en est pas pour autant dénué de malentendus et d’ambiguïtés. De malentendus au sens où les relations interpersonnelles que noue l’animateur avec les jeunes sont aussi conditionnées par son propre milieu social d’origine ce qui peut, lorsque l’animateur est issu des classes moyennes, le conduire à ne pas savoir comment se positionner par rapport aux codes de sociabilité de ces jeunes et, lorsqu’il est issu des milieux populaires, être perçu comme un « vendu » à la solde de l’institution qui l’engage. Dans un cas comme dans l’autre, la tâche la plus ardue à laquelle doivent faire face les animateurs consiste à instaurer un lien de confiance avec les jeunes, qui passe en premier lieu par la reconnaissance et l’acceptation de leur présence, de leurs manières d’être et de leurs manières de faire (telles qu’elles sont et non pas telles que l’on voudrait qu’elles soient). D’ambiguïtés donc puisque ceci implique le refus de projeter sur eux ses propres intérêts et ses propres valeurs, de pouvoir remettre en question les règles qui régissent les pratiques internautes dans le lieu, ce qui peut aller à l’encontre des missions proprement culturelles (au sens institutionnel) de ces dispositifs. Par exemple, la pratique du téléchargement qui se généralise chez les jeunes, si elle est susceptible de répondre à la logique de démocratisation qui prévaut dans ces lieux, s’oppose aussi à la logique juridique qui est en débat actuellement. Il en résulte un véritable dilemme éthique pour l’animateur qui, s’il veut garder des chances de poursuivre ses activités d’animation auprès de ces jeunes, doit pouvoir aussi être permissif sur certaines de leurs pratiques. C’est même en les prenant en compte, et non en les excluant, que ces pratiques peuvent servir d’accroche aux animateurs pour inciter les jeunes à les réinvestir comme outils d’expression dans le cadre d’ateliers.

Une autre question se pose concernant précisément les missions de ces dispositifs et leurs finalités. Si Internet et le multimédia sont bien des supports possibles pour favoriser les moyens d’expression de ces jeunes, il reste qu’en milieu populaire, l’important c’est l’utile. L’acquisition de compétences, après une longue fréquentation du dispositif, prend donc un sens précis pour ces jeunes qui, pour nombre d’entre eux, sont en situation d’échec scolaire et qui voient là un moyen informel de se professionnaliser. Attentes qui malheureusement ne font généralement pas partie des missions de ces dispositifs qui conçoivent le plus souvent les activités qu’ils proposent à ces jeunes sur des temps courts et limités.

Fabien Labarthe.

> Les jeunes du quartier, l’ECM et Internet

samedi 12 août - Philippe Cazeneuve

Bravo pour ce superbe travail d’observation très fine et d’analyse distanciée et étayée par des concepts pertinents et éclairants.

Je me retrouve assez bien dans les phases d’appropriation décrites par Fabien Labarthe : l’évitement, l’appropriation, la cooptation et son analyse de la dimension collective de la construction de compétences pour ces jeunes adolescents en situation autodidacte, me paraît tout à fait fondamentale. Il y a là matière, ainsi qu’avec le précédent travail de Fabien sur le Chat, à tirer des recommandations et conseils très précieux pour les responsables d’animation, médiateurs, travailleurs sociaux ...

Je voudrais pour faire écho à cet article, apporter un témoignage tiré de mon expérience à l’ECM dela MJC Monplaisir à Lyon entre 1997 et 2002, qui corrobore un certain nombre d’éléments observés et analysés par Fabien Labarthe à l’ECM de la Friche de la Belle de Mai.

La MJC est placée dans le quartier Monplaisir dans le 8e arrondissement de Lyon, quartier industriel et populaire dans la première moitié du 20e siècle (usines des frères Lumière, Calor,Berliet, ...), qui accueille aujourd’hui essentiellement des classe moyennes supérieures. Cependant, quelques ilôts d’immeubles sociaux subsistent, et en particulier la Cité Saint Romain, groupe d’immeubles gérés par le Foyer Notre-Dame des sans abris et accueillant des familles en grande précarité, c’est à dire trop pauvres pour pouvoir être logés par les bailleurs sociaux « classiques ». La MJC a monté un projet spécifique et obtenu des financements permettant de financer partiellement le poste d’un animateur chargé de monter des projets avec les « jeunes de Saint Romain », comme ceux-ci aiment à se désigner.

Au début, l’animateur jeunes ne maîtrisant pas lui-même l’outil multimédia, a été le premier à éviter de mettre les pieds dans la salle multimédia avec les jeunes qu’il encadrait. Des animations en binôme avec un animateur multimédia qualifié ont alors été mis en place. Elles ont suscité l’intérêt des jeunes et déclenché des envies d’aller plus loin, mais la salle multimédia n’était pas disponible à tout moment en libre-accès, du fait d’une importante activité de formation et d’accueil de groupes.

A la demande de l’animateur, nous avons équipé l’espace Jeunes d’un poste informatique permettant de se connecté à internet et de faire du traitement de texte. L’idée était qu’un jeune en recherche de stage, d’emploi puisse passer à l’improviste et sortir son CV dans l’heure. Si ce type d’usage utilitaire mis en avant pour justifier l’investissement auprès des financeurs a pu avoir lieu occasionnellement, c’est petit à petit d’autres usages qui se sont mis en place.

Notamment la pratique collective du chat par des groupes de garçons, les après-midi ou soirées d’ouverture du lieu. A 4 ou 5, un ou deux assis qui écrivent et les autres debout qui lisent et les encouragent de la voix, la drague est un mise en scène collective où chacun rivalise d’humour, d’audace ... ou de vulgarité. Attenante au terrain de sport, la salle permet aux jeunes d’entrer et de sortir librement, de papillonner en circulant d’une activité à une autre, d’une conversation à une autre, dans une sorte d’annexe de la rue où les mêmes codes s’appliquent, à la différence près que l’animateur « deale » des conseils et activités à visée éducative.

Les adolescentes viennent par contre dans la salle multimédia de l’ECM, à des heures fréquentées uniquement par des adultes, où elles savent que les garçons n’y mettent pas les pieds. Elles chattent fréquemment avec plusieurs interlocuteurs à la fois, sous des pseudos différents correspondant à des personnalités plus ou moins fictives qu’elles se sont inventées.

Après deux ans de fonctionnement, nous avons commencé à présenter cet espace Jeunes aux responsables et financeurs, comme un « sas de socialisation » indispensable au bon fonctionnement de l’ECM et le doter d’un poste supplémentaire, voire plus temporairement à l’occasion des vacances scolaires.

Devant les difficultés de ces adolescents à intégrer les règles explicites (maximum 2 personnes par poste, pas de boissons, écoute de musique au casque, pas de jeux ...) ou implicites (respect du calme du lieu et de la confidentialité de la consultation des autres usagers ...) de la salle multimédia de l’ECM, nous avions développé un espace de pratique plus adapté à leur besoins.

Petit à petit, nous sommes arrivés à imaginer un accueil des publics, éclaté dans l’espace de la MJC, et avec des horaires différents, afin de proposer des réponses adaptées aux besoins et aux temps de chacun :
-  Une borne de consultation internet dans le hall d’accueil au rez-de-chaussée de la MJC pour relever ses mails en libre-service et promouvoir le site portail de quartier (accès 10h-22h).
-  Un espace Jeunes équipé d’un puis 2 postes comme « sas de socialisation »
-  Une salle multimédia à l’étage pour les formations, les séances d’initiation, les projets de groupe et un accès libre accompagné (8 postes)
-  Un studio de production audio-vidéo numérique pour les projets de création.

Lorsque j’étais en poste là-bas, j’imaginais que l’espace Jeunes ne devait être qu’un sas, qui prenait son sens par rapport à un projet de médiation socio-culturelle et socio-technique et que l’aboutissement était d’amener ces jeunes à fréquenter les locaux et activités de l’ECM à l’étage au-dessus. Nous craignions au sein de l’équipe, de renforcer spatialement une ségrégation sociale déjà fortement présente sur le quartier.

Aujourd’hui avec le recul, je crois qu’au contraire il faut renforcer cette démarche qui consiste à mettre les outils et les médias à disposition dans des lieux que les publics se sont appropriés, et selon les modalités qui leurs conviennent, et non pas vouloir les faire venir dans des « sanctuaires » dédiés aux pratiques cultivées ... et donc cultivantes :-) !

> Les jeunes du quartier, l’ECM et Internet

mercredi 2 août - Annabelle Boutet

Bonjour,

Je trouve très interessante la manière dont ces jeunes ont investi progressivement le lieu, les objets techniques et finalement les objets culturels.

On voit bien dans quelle mesure la relation de proximité avec ces différents éléments importe et par cela le rôle des médiations : par les copains qui imposent une forme de régulation endogène puis par les animateurs qui imposent une autre forme de régulation.

Nous avons également noté ces phénomènes dans l’EPM de Kérourien où les personnes qui le fréquentent sont venues en général avec un proche (ami, membre de la famille, voisin, etc).

Le concept "d’espace intermédiaire" est également interessant en ce que l’ECM pour vous, l’EPN à Kérourien sont des lieux entre plusieurs mondes, entre le public et le privé, où le contrôle social s’effectue mais avec des arrangements. l’espace ne relève ni du domaine scolaire, ni du domaine familial, ni du domaine ’professionnel’ tout en contribuant à la socialisation et à la sociabilité des jeunes.

Le rôle des animateurs et les interactions qui se mettent en place avec les jeunes me semble très important à divers titres :

  • ils favorisent l’accès à des objets très ’chargés’ symboliquement et socialement,
  • ils construisent ou reconstruisent les règles de ce qui est permis, pas permis, toléré ; et participent en cela à la socialisation des jeunes,
  • ils interviennent dans les processus de sociabilité en permettant aux jeunes de s’inscrire dans des réseaux nouveaux pour eux,
  • ils contribuent à la valorisation de leur rôle dans la société

Merci pour cette contribution. J’espère que nous pourrons poursuivre la discussion. Si vous avez d’autres textes, je suis très intéressée.

Annabelle Boutet

PSAUME - http://psaume.infini.fr