Bravo pour ce superbe travail d’observation très fine et d’analyse distanciée et étayée par des concepts pertinents et éclairants.
Je me retrouve assez bien dans les phases d’appropriation décrites par Fabien Labarthe :
l’évitement, l’appropriation, la cooptation
et son analyse de la dimension collective de la construction de compétences pour ces jeunes adolescents en situation autodidacte, me paraît tout à fait fondamentale.
Il y a là matière, ainsi qu’avec le précédent travail de Fabien sur le Chat, à tirer des recommandations et conseils très précieux pour les responsables d’animation, médiateurs, travailleurs sociaux ...
Je voudrais pour faire écho à cet article, apporter un témoignage tiré de mon expérience à l’ECM dela MJC Monplaisir à Lyon entre 1997 et 2002, qui corrobore un certain nombre d’éléments observés et analysés par Fabien Labarthe à l’ECM de la Friche de la Belle de Mai.
La MJC est placée dans le quartier Monplaisir dans le 8e arrondissement de Lyon, quartier industriel et populaire dans la première moitié du 20e siècle (usines des frères Lumière, Calor,Berliet, ...), qui accueille aujourd’hui essentiellement des classe moyennes supérieures.
Cependant, quelques ilôts d’immeubles sociaux subsistent, et en particulier la Cité Saint Romain, groupe d’immeubles gérés par le Foyer Notre-Dame des sans abris et accueillant des familles en grande précarité, c’est à dire trop pauvres pour pouvoir être logés par les bailleurs sociaux « classiques ».
La MJC a monté un projet spécifique et obtenu des financements permettant de financer partiellement le poste d’un animateur chargé de monter des projets avec les « jeunes de Saint Romain », comme ceux-ci aiment à se désigner.
Au début, l’animateur jeunes ne maîtrisant pas lui-même l’outil multimédia, a été le premier à éviter de mettre les pieds dans la salle multimédia avec les jeunes qu’il encadrait. Des animations en binôme avec un animateur multimédia qualifié ont alors été mis en place. Elles ont suscité l’intérêt des jeunes et déclenché des envies d’aller plus loin, mais la salle multimédia n’était pas disponible à tout moment en libre-accès, du fait d’une importante activité de formation et d’accueil de groupes.
A la demande de l’animateur, nous avons équipé l’espace Jeunes d’un poste informatique permettant de se connecté à internet et de faire du traitement de texte. L’idée était qu’un jeune en recherche de stage, d’emploi puisse passer à l’improviste et sortir son CV dans l’heure. Si ce type d’usage utilitaire mis en avant pour justifier l’investissement auprès des financeurs a pu avoir lieu occasionnellement, c’est petit à petit d’autres usages qui se sont mis en place.
Notamment la pratique collective du chat par des groupes de garçons, les après-midi ou soirées d’ouverture du lieu. A 4 ou 5, un ou deux assis qui écrivent et les autres debout qui lisent et les encouragent de la voix, la drague est un mise en scène collective où chacun rivalise d’humour, d’audace ... ou de vulgarité. Attenante au terrain de sport, la salle permet aux jeunes d’entrer et de sortir librement, de papillonner en circulant d’une activité à une autre, d’une conversation à une autre, dans une sorte d’annexe de la rue où les mêmes codes s’appliquent, à la différence près que l’animateur « deale » des conseils et activités à visée éducative.
Les adolescentes viennent par contre dans la salle multimédia de l’ECM, à des heures fréquentées uniquement par des adultes, où elles savent que les garçons n’y mettent pas les pieds. Elles chattent fréquemment avec plusieurs interlocuteurs à la fois, sous des pseudos différents correspondant à des personnalités plus ou moins fictives qu’elles se sont inventées.
Après deux ans de fonctionnement, nous avons commencé à présenter cet espace Jeunes aux responsables et financeurs, comme un « sas de socialisation » indispensable au bon fonctionnement de l’ECM et le doter d’un poste supplémentaire, voire plus temporairement à l’occasion des vacances scolaires.
Devant les difficultés de ces adolescents à intégrer les règles explicites (maximum 2 personnes par poste, pas de boissons, écoute de musique au casque, pas de jeux ...) ou implicites (respect du calme du lieu et de la confidentialité de la consultation des autres usagers ...) de la salle multimédia de l’ECM, nous avions développé un espace de pratique plus adapté à leur besoins.
Petit à petit, nous sommes arrivés à imaginer un accueil des publics, éclaté dans l’espace de la MJC, et avec des horaires différents, afin de proposer des réponses adaptées aux besoins et aux temps de chacun :
Une borne de consultation internet dans le hall d’accueil au rez-de-chaussée de la MJC pour relever ses mails en libre-service et promouvoir le site portail de quartier (accès 10h-22h).
Un espace Jeunes équipé d’un puis 2 postes comme « sas de socialisation »
Une salle multimédia à l’étage pour les formations, les séances d’initiation, les projets de groupe et un accès libre accompagné (8 postes)
Un studio de production audio-vidéo numérique pour les projets de création.
Lorsque j’étais en poste là-bas, j’imaginais que l’espace Jeunes ne devait être qu’un sas, qui prenait son sens par rapport à un projet de médiation socio-culturelle et socio-technique et que l’aboutissement était d’amener ces jeunes à fréquenter les locaux et activités de l’ECM à l’étage au-dessus. Nous craignions au sein de l’équipe, de renforcer spatialement une ségrégation sociale déjà fortement présente sur le quartier.
Aujourd’hui avec le recul, je crois qu’au contraire il faut renforcer cette démarche qui consiste à mettre les outils et les médias à disposition dans des lieux que les publics se sont appropriés, et selon les modalités qui leurs conviennent, et non pas vouloir les faire venir dans des « sanctuaires » dédiés aux pratiques cultivées ... et donc cultivantes :-) !