P-S-A-U-M-E
Populations Socialement défavorisées et TIC : Analyse des (non-)Usages, des Médiations et des Expériences.

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Les jeunes du quartier, l’ECM et Internet

Ethnographie d’une appropriation collective

mercredi 2 août 2006
Ce texte est issu d’une intervention et d’une publication dans les actes du colloque "Enjeux et usages des tIC : aspects sociaux et culturels", Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, 22-24 septembre 2005.

Des tentatives apparaissent régulièrement pour mesurer l’influence des Technologies de l’Information et de Communication (TIC) sur la nature du tissu social et réfléchir aux conséquences de leur développement sur le devenir de la vie en société. Ces discours faisant état des potentialités dont sont porteuses les TIC sont tantôt enthousiastes (comme en témoigne l’expression « société de l’information »), tantôt sceptiques (et l’on parle alors de « fracture numérique »). Mais ils n’offrent de notre point de vue que peu de perspectives pertinentes pour la compréhension des modalités de leurs usages sociaux en ce qu’ils postulent de fait une équivalence entre accessibilité physique et usages démocratisés des TIC. Or il apparaît que si le « retard » pris par la France en matière informatique peut assez aisément être comblé par une politique volontariste d’équipement, les usages des TIC demeurent quant à eux largement prédéterminés par les trajectoires sociales et culturelles des individus. Partant de ce constat, notre attention s’est portée sur des dispositifs dont l’objet même est de faire se rencontrer des publics populaires et des activités dites culturelles, Internet étant alors conçu comme support transitif. Les Espaces Culture Multimédia (ECM [1]])sont des structures d’accès public et gratuit au multimédia, vecteur supposé de « démocratisation culturelle ». Ils nous permettent précisément d’interroger les rapports et/ou les tensions entre médiation (socio)technique et médiation (socio)culturelle. Le terrain sur lequel nous avons relevé l’essentiel de nos données empiriques au cours des quatre dernières années (observations in situ, entretiens semi-directifs et expérimentation) est un ECM situé dans l’enceinte de la Friche la Belle de Mai, structure socioculturelle implantée à la lisière des quartiers nord de Marseille. De tradition ouvrière, le quartier La Belle de Mai est situé dans l’arrondissement le plus pauvre de Marseille [2]. Les publics qui fréquentent cet ECM sont en majorité des adolescents des classes populaires issus de l’immigration, qui entrent donc dans les cadres de la population visée par les politiques publiques. Peu dotés en capitaux économique et culturel, élevés pour la plupart par des familles monoparentales, nos enquêtés sont des garçons âgés de 12 à 18 ans. Ils sont au collège ou au lycée, dans des filières techniques ou professionnelles (CAP, BEP ou Bac Pro), et quelques-uns sont en rupture d’études. On sait les difficultés rencontrées par les structures culturelles pour faire venir à elle des publics populaires. On sait aussi qu’en règle générale, les fractions sociales les plus favorisées et les plus fortement lectrices sont également les plus « philonéistes » [Pedler, Zerbib, 2001], c’est-à-dire les plus utilisatrices d’objets « nouveaux ». Deux séries de questions se posent alors. Comment comprendre que les jeunes du quartier fréquentent l’ECM de la Friche la Belle de Mai, parfois de manière très assidue ? Quelles ont été les étapes de cette appropriation ? D’autre part, que font précisément ces jeunes face à un ordinateur ? Leurs usages des TIC sont-ils marqués par la seule déviance, comme on le dit souvent, ou sont-ils susceptibles de leur offrir un accès à la culture légitime comme l’envisageaient les concepteurs de ces dispositifs ?

De l’évitement à l’appropriation : les jeunes du quartier face à l’ECM

La philosophie initiale du projet de l’ECM de la Friche La Belle de Mai, qui perdure encore aujourd’hui, consiste à tirer parti de son inscription dans les « nouveaux territoires de l’art » que sont censés constituer les friches culturelles [Lextrait, 2001]. Dès son ouverture en 1998, il a pu se développer de façon originale, occupant une place de référence [3] au sein du réseau des ECM en bénéficiant de l’aura culturelle de La Friche. En s’énonçant comme un « laboratoire des usages et des écritures multimédias artistiques et culturels » [4], la stratégie de communication de l’ECM consiste à revendiquer sa filiation avec le « monde de l’art » [Becker, 1988] que constitue la Friche. Cette dernière se constituant en « sujet de discours » [Poggi & Vanhamme, 2005], l’ECM se voit en retour affublé des mêmes caractéristiques culturelles. Si son projet consiste à « favoriser la pratique participative aux nouvelles technologies d’information et de communication par des actions d’animation, d’initiation et de création multimédia pour les publics et les artistes », il s’inscrit en réalité d’abord dans les attentes et les pratiques des publics et artistes qui fréquentent habituellement la Friche et qui, pour la plupart, font partie des classes moyennes à capital culturel relativement élevé et n’habitent pas le quartier. Si l’on voulait décrire le rapport que l’ECM entretient avec ce quartier, on pourrait donc paraphraser J.C. Chamboredon et M. Lemaire [1970] et dire qu’il se caractérise par une proximité spatiale et une distance culturelle. Pour peu que l’on considère la question de l’accessibilité à l’ECM du seul point de vue de la mise à disposition « publique » des ordinateurs, on manque de voir à quel point les frontières symboliques produites par son ancrage culturel ont pu être laborieuses à franchir pour les jeunes de La Belle de Mai. Leur intégration au sein de ce dispositif a pu néanmoins advenir, progressivement et non sans heurts, en trois temps successifs - l’évitement, l’appropriation et la cooptation - que nous proposons de retracer dans cette première partie. C’est seulement à l’aboutissement de ce processus qu’a pu s’instaurer un climat de familiarité avec le lieu et de confiance avec les animateurs. Avant leur première venue à l’ECM, les jeunes ne connaissaient pas la structure, et moins encore les activités culturelles que proposait la Friche. Les jeunes que nous avons interrogés sur ce point indiquent souvent qu’ils ont entendu parlé de l’ECM pour la première fois par « hasard », en « traînant dans le quartier », ou pour l’un d’eux par l’intermédiaire d’une émission télévisée régionale de M6 y faisant allusion. Cependant, ils n’ont pas pour autant considéré que cette structure pouvait s’adresser à eux et il s’est déroulé de longs mois avant que la décision fut prise de s’y rendre effectivement. Leur temps libre se déroulait alors dans la rue, ainsi que dans la bibliothèque St-Charles située en périphérie du quartier, où selon leurs dires ils pouvaient « squatter » le parvis, « draguer les filles » et éventuellement « lire des BD » [5]. C’est seulement à la fermeture de la bibliothèque que l’ECM est apparue comme un nouvel espace de loisirs à annexer. Tous précisent qu’ils s’y sont rendus pour la première fois accompagnés d’un « collègue » qui les y avait préalablement incité. En croisant les entretiens, il apparaît que c’est l’audace initiale d’un des jeunes du quartier qui a été le facteur déclenchant de la venue des autres. Mourad a été le tout premier internaute de l’ECM [6]. Il a aussi marqué la mémoire des animateurs en ce qu’il venait régulièrement et toujours seul dans la salle multimédia, dont il fut pendant longtemps l’unique usager. De la même manière, ceux qui fréquentent aujourd’hui assidûment l’ECM ne publicisent qu’avec parcimonie leur venue auprès des autres jeunes du quartier. Ceci n’est pas sans rappeler l’exemple que cite Goffman afin d’étayer son propos sur les effets paradoxaux du « stigmate » [1975], envisagé à partir des codes ayant valeur de référence dans l’affirmation identitaire d’un groupe dominé : Goffman évoque ce jeune chômeur qui, pour ne pas être discrédité, dissimule à ses pairs le fait qu’il fréquente une bibliothèque. Et de fait, la fréquentation de l’ECM reste marquée par le louvoiement, indiquant que l’ECM est appréhendé par les jeunes comme un espace de ressources équivoques sur lequel on prend appui, sans pour autant avoir le sentiment d’y appartenir. Il convient toutefois de préciser que le marquage social dont souffre le livre dans les groupes sociaux les plus éloignés de la culture lettrée n’est pas du même ressort que celui qui labellise Internet dans ces mêmes groupes. C’est même la valeur positive dont sont affublées les nouvelles technologies, en ce qu’elles sont assimilées aux phénomènes de mode et répondent aux injonctions consuméristes, qui a permis aux jeunes du quartier de se sentir finalement autorisés à franchir les alcôves à la fois de la Friche et de l’ECM. Mais c’est à travers le rapport ambivalent qu’ils entretiennent avec les contraintes de l’école, et les liens plus identificatoires avec les modes de socialisation offerts par le quartier, que peuvent se lire les logiques d’appropriation de l’ECM. La « culture de la rue » [Lepoutre, 1997] est ici en effet prégnante. Une fois franchie la barrière symbolique de La Friche, ces jeunes se sont confrontés à l’image stigmatisée produite par leur assimilation aux « quartiers nord » de Marseille. L’état de gêne éprouvé dans le lieu, formulé par l’un des jeunes comme le sentiment « d’être en pyjama dans un snack » les ont conduit à y apporter une réponse collective, tout d’abord en privilégiant de se rendre en groupe à l’ECM, ensuite en optant pour une attitude de défiance à l’égard des employés de la Friche, des animateurs multimédia et des autres usagers du lieu. Le mépris affiché, les signes d’arrogance et les comportements irrespectueux (bagarres collectives ou interindividuelles, injures entre jeunes ou à l’encontre des animateurs, haussements ostentatoires du volume de la musique des ordinateurs, exclamations tapageuses, mais aussi dégradations ou vols de matériels informatiques et numériques, etc.) ont provoqué de nombreuses crises au sein de l’ECM [7]. L’appropriation initiale et conflictuelle du lieu a résulté d’un syllogisme implicite : l’ECM étant situé dans la Friche, la Friche au sein du quartier, alors l’ECM est le quartier - et les mêmes règles doivent s’y appliquer [8]. Mais cette conquête de l’espace public de l’ECM prend surtout sens dans leur désir ou leur besoin d’y négocier une place. Ceci a pu conduire, dans certaines périodes paroxystiques, à transformer l’espace public de l’ECM en véritable espace privé [9]. Pour faire face au déluge récurrent des « incivilités », les animateurs ont été peu à peu contraints de durcir les règles administratives de l’ECM (en autorisant l’accès à la salle uniquement aux jeunes munis de leur carte d’adhésion et en instaurant un plafond au temps de réservation des ordinateurs), ainsi que les règles comportementales à adopter dans le lieu (obligation de saluer les individus présents en entrant et interdiction de boire, manger, fumer ou de parler à voix haute). La seconde stratégie qu’ils ont adoptée a consisté à nouer des relations interpersonnelles avec chacun des jeunes, ce en vue de court-circuiter les « effets de groupe » et d’inciter à la « responsabilisation ». Les interpellations ou les mises au point ont dès lors été suivies de tentatives de discussions visant à s’assurer que le sens de la sanction avait bien été saisi. Elles se déroulaient le plus souvent en dehors de la salle multimédia, afin d’éviter que le jeune incriminé ne « perde la face ». Au fil du temps, ces conversations ont pu déboucher sur des confessions plus intimes, concernant différents aspects de la vie quotidienne des jeunes [10]. Cette posture compréhensive des animateurs a contribué à instaurer des liens privilégiés avec les jeunes et notamment avec les éléments les plus perturbateurs d’entre eux. Avec la routinisation des visites et la reconnaissance de la légitimité des « habitués » à être là s’est produite une sorte d’inversion, conduisant à une autorégulation de la part de ceux-là mêmes qui étaient connus comme étant les moins disciplinés. Le contrôle s’est exercé des anciens vers les plus jeunes, les « meneurs » cooptés par les animateurs cooptant à leur tour les nouveaux entrants.

Apprentissages techniques et carrières d’internaute : des opérations collectives

« Espace intermédiaire » [Roulleau-Berger, 1999] car il préserve l’identité des jeunes contre les violences symboliques et sociales ressenties à la Friche tout en favorisant un travail de mise à distance vis-à-vis des normes du quartier, l’ECM se présente aussi comme un lieu d’apprentissage de l’informatique dégagé des normes scolaires et susceptible de laisser libre court aux initiatives. Le souci d’autonomie des jeunes qui fréquentent l’ECM est alors l’une des clés de compréhension des processus d’initiation à Internet. Une fois achevée la transmission des maniements de base (lancement des applications des navigateurs, présentation des sites de recherche, des modalités d’écriture d’une adresse Web et des outils plus communicationnels - mail, forum, chat -) [11], les animateurs de l’ECM sont rarement sollicités par les jeunes. Le rapport pédagogique intrinsèque à l’initiation constitue en effet une nouvelle barrière symbolique à franchir pour ces jeunes, car elle induit la peur de « déranger ». Mais plus encore, le rapport d’observabilité qu’instaure la coprésence des jeunes dans la salle multimédia rend nécessairement publique toute demande d’aide et publicise auprès des camarades présents l’incapacité à se débrouiller par soi-même. Les observations montrent ainsi que les usages d’Internet dans l’ECM sont sans cesse marqués par le contrôle et les approbations des pairs. Ceci est renforcé par la disposition spatiale des ordinateurs à l’intérieur de la salle multimédia. Les postes sont placés le long des murs et non au centre de la pièce, de façon à ce que les écrans soient visibles par tous en vision panoptique. Les ordinateurs sont toujours occupés à deux ou à trois, tandis que la salle est arpentée par les jeunes qui vont d’un ordinateur à l’autre. Toute nouvelle démarche suscite curiosités et interrogations, de sorte que les jeunes opèrent également des transmissions de savoir-faire entre eux, davantage par monstration directe sur les écrans d’ordinateur que par explications verbales des procédures à suivre, favorisant ainsi l’émergence d’une forme d’autodidaxie collective. Les chats et les jeux sur ordinateur occupent dans un premier temps une place importante dans les pratiques internautes des adolescents. Viennent ensuite les navigations sur les sites des émissions télévisuelles et radiophoniques. Comme le montrent les travaux consacrés aux pratiques culturelles de la jeunesse [Octobre, 2004 ; Glévarec, 2003], les cultures préadolescentes et adolescentes sont façonnées par la culture de la consommation et des médias. Mais ici, il ne s’agit pas tant d’afficher le conformisme ou l’authenticité des « signes de soi » [Pasquier, 2005] au travers de ses goûts et de ses dégoûts en matière de divertissement que d’affirmer au sein du groupe, sur la base de compétences techniques et verbales, des hiérarchies entre pairs. Les jeux font l’objet de discussions sans fin pour déterminer qui est le meilleur à quoi, tandis que les chats et les navigations sur sites offrent des prétextes pour exprimer aux autres une « attention oblique » [Hoggart, 1970] impliquant à la fois engagement et distanciation. Les conversations qui ont cours à l’intérieur de l’ECM concernent essentiellement les activités qui sont en train de s’y dérouler et portent sur les contenus des pages Web visités, les problèmes informatiques rencontrés, les difficultés éprouvées à accéder à un site ou à faire une manipulation spécifique. Surtout, elles s’accompagnent de commentaires - souvent sarcastiques et humoristiques - qui visent à attribuer l’obstacle auquel doit faire face un des jeunes à un trait de son caractère et à caricaturer ainsi l’embarras dans lequel il se trouve. Ces « vannes », bien connues des sociolinguistes qui travaillent sur la sociabilité des jeunes en milieu populaire [Labov, 1978], véhiculent avec elles les valeurs propres au groupe - tels que les codes de l’honneur et de la réputation ou la valorisation des signes de virilité - et se convertissent en autant d’occasions de mises au défis. Ces conduites de compétition incitent à découvrir par soi-même les « trucs » et les « astuces » de l’Internet, et induisent en retour la nécessité pour les autres de se mettre à niveau. Nombre de ces adolescents accèdent donc à l’entraînement (manipulation de la souris, compétence dactylographique et vitesse de frappe sur le clavier, compréhension des interfaces et des principes sémiotiques de la navigation, etc.) et à la maîtrise sémiotechnique de l’outil informatique par la mise à l’épreuve publique de leurs capacités [Labarthe, 2006]. Les jeux en ligne permettent de se familiariser avec les subtilités du téléchargement (compatibilité des logiciels et des formats, les compressions et les décompressions de fichiers, installation des « plug-in », etc.) ainsi qu’avec les modalités d’exploitation des fichiers (installation et conservation dans les répertoires, prise en compte de la mémoire virtuelle et de la vitesse des processeurs, etc.). Autour de ces usages ludiques s’élabore tout un faisceau d’activités techniques qui ouvre vers de nouveaux « horizons d’attentes » [12]. Ceux-ci incitent les jeunes à s’engager dans un « éthos de la virtuosité » [13] [Dodier, 1995] constamment soumis au regard de l’autre. La distribution des compétences techniques structure ainsi la place que les adolescents occupent dans la hiérarchie du groupe en ce qu’elles suscitent l’estime de la part de leurs pairs. Elles ont aussi un effet d’entraînement, les incitant tour à tour à se documenter sur le fonctionnement, la maintenance et le potentiel des ordinateurs. Le chercheur se doit dès lors de considérer l’informatique en réseau en tenant compte du caractère collectif des « habiletés techniques » qu’il permet de développer. L’intérêt porté par les adolescents pour les aspects proprement techniques de l’informatique doit aussi être compris dans le cadre d’une économie de la « débrouillardise » réactualisée par les opportunités qu’offrent les nouvelles technologies. Les pratiques lucratives ont progressivement pris le pas sur les usages ludiques des jeunes de l’ECM qui font montre d’un intérêt grandissant pour des usages « déviants » tel que le « piratage ». Ils recherchent désormais des possibilités de téléchargement de jeux ou de codes pour consoles, d’agréments pour téléphones portables, de musiques en format « mpeg » et de films en format « div-x ». L’exploration de l’environnement technique d’Internet a pu aussi conduire certains jeunes à se découvrir une passion naissante pour la pratique du « hacking » et à se spécialiser dans la recherche de programmes informatiques permettant le piratage d’autres objets technologiques (décodeur de Canal+, chaînes satellitaires, codes de cartes pour téléphones portables ou même de cartes bancaires), qui peuvent éventuellement être monnayés par la suite dans le quartier. Par ailleurs, le désir de s’équiper individuellement en ordinateur s’est peu à peu révélé, mais ne bénéficiant pas du capital économique suffisant, les jeunes ont recours au commerce informel de pièces détachées de vieux ordinateurs et de composantes électroniques qu’ils assemblent eux-mêmes. Les compétences techniques et informatiques sont à nouveau mises à contribution pour y installer des systèmes d’exploitation performants (et normalement inadaptés aux ordinateurs utilisés). Les téléchargements sur Internet, effectués à partir de l’ECM, permettent alors de se procurer des logiciels afin d’aménager au mieux les fonctions des ordinateurs domestiques. Si chacun sait que ces activités ne sont pas légales ni autorisées à l’ECM [14], elles ne sont toutefois pas considérées par les jeunes comme fondamentalement délinquantes. Au sein des interactions, l’ « échange de bons procédés » est plus courant que le « business ». Qui plus est, conscients des risques encourus, les jeunes se cantonnent souvent à un mode expérimental afin, comme le soulignait l’un de nos interviewés, de « comprendre mais pas forcément appliquer ». Mais les usages déviants ne sont pas les seuls qui émergent au terme d’une longue fréquentation de l’ECM et d’un usage prolongé des TIC. L’ECM est un lieu qui a permis aux jeunes de donner une visibilité à leurs compétences nouvellement acquises. Identifiés comme de bons techniciens, ils ont été « responsabilisés » par les animateurs, dont ils sont devenus de véritables relais. Devenus « publics médiateurs » [Ethis, 2003], les adolescents aident aujourd’hui les autres usagers du lieu dans leurs recherches sur Internet et les conseillent sur leurs achats de matériel. Ils assistent également le technicien réseau lorsqu’il intervient auprès du personnel administratif et artistique de la Friche pour résoudre leurs problèmes (installation de logiciels ou de systèmes d’exploitation, transferts de messagerie, difficultés pour enregistrer des documents, problèmes de connexion à Internet, etc.). D’autre part, les usages orientés vers l’exploration technique ont facilité l’engagement de certains dans des pratiques culturelles jusque là peu investies. En découvrant la possibilité de télécharger des logiciels libres ou « crackés » de graphisme ou de création musicale, ces jeunes ont exploré l’univers du multimédia pour y développer des pratiques amateurs (écriture de texte et composition de mélodie rap, graphisme pour CD) en rapport avec la « culture urbaine » dans laquelle ils baignent. Ces pratiques ont été tolérées puis confortées par les animateurs, qui y ont vu une accroche possible pour organiser des ateliers [15]. Ces ateliers, suivis plus ou moins assidûment en fonction des périodes et de la nature des activités proposées, ont débouché sur la création d’un groupe de rap et sur la réalisation d’un clip vidéo. Sur la base de ces expériences, les adolescents ont ensuite été régulièrement incités à collaborer avec des artistes accueillis par l’ECM et dont les œuvres sont plus strictement connotées « art contemporain » ou « art numérique ». Ces collaborations étaient encouragées par les animateurs, les jeunes étant souvent réticents à travailler pour des artistes dont le travail leur demeurait peu lisible ; elles ont pu essentiellement advenir sur la base d’une assistance « technique ». Reste qu’elles ont ensuite donné lieu à des projets multimédia et audiovisuels impulsés par les jeunes (numérisation et mise en forme stylisée de photos de familles sur support CD, réalisation de DVD à partir de films sur la vie de quartier, ou scénarisés sur la base de pastiches de films publicitaires trouvés sur Internet), dont tout laisse à penser qu’ils ont été orientés par le développement d’appréciations esthétiques acquises précédemment. Récemment enfin, les jeunes, assistés d’un animateur, ont créé un atelier dénommé « TVK » en référence au « cabaret aléatoire » [16]. Celui-ci a pour objet de filmer les événements qui s’y déroulent, puis de réaliser des supports DVD distribués aux artistes pour assurer leur promotion. Une partie de ces films est également diffusée sur Internet. Les adolescents assistent donc très régulièrement à des spectacles et concerts de styles variés, au cours desquels ils filment, « montent » et diffusent bénévolement les « captations live ». Intégrés à la Friche la Belle de Mai, dont ils constituent maintenant un « personnel de renfort » [Becker, 1988], les jeunes sont indéniablement sensibilisés à des formes culturelles qu’ils ignoraient jusqu’alors.

Conclusion

Nombreux sont les travaux qui ont démontré que toute appropriation réussie d’un objet technique procède d’une façon ou d’une autre d’un usage déviant par rapport à une norme énoncée [Perriault, 1989 ; Akrich, 1993]. Si ces approches décrivent bien les démêlés individuels dont procèdent les « corps à corps » [Bessy & Chateaureynaud, 1995] avec les objets techniques, elles ratent l’analyse de la dimension collective. Or dans le cas qui nous occupe, cette dimension est cardinale. C’est elle qui nous permet de saisir les engagements des jeunes de l’ECM dans les activités techniques de l’informatique en réseau et de comprendre comment celles-ci se transforment. Le passage vers des activités culturelles doit donc d’abord se lire comme la résultante d’un certain nombre d’interactions. La pratique intensive des TIC est stimulée par l’esprit de compétition, la découverte des potentialités culturelles fait suite aux apprentissages techniques réciproques. Mais il doit aussi être compris comme succédant à des apprentissages d’ordre technique : c’est par la technique que se fait ici l’accès au culturel. On peut alors s’interroger au terme de cette description sur l’impact de l’implantation d’un ECM au sein d’une structure socioculturelle. Celui-ci n’est certainement pas nul, mais il est aussi plus complexe que ne le laisserait supposer l’idée d’une « médiation culturelle » spontanée. La labellisation culturelle de la Friche la Belle de Mai a d’abord constitué un obstacle plus qu’un attrait aux yeux des adolescents du quartier. Leur intégration s’est faite progressivement, grâce à l’empathie des animateurs, dont l’une des causes réside certainement dans des origines populaires communes. Le moment de la découverte des potentialités des TIC en matière d’expression culturelle, impulsé de manière exogène par les animateurs, n’a pu « prendre » que parce que ces activités comportaient un coefficient technique peu à peu identifié par les jeunes comme étant susceptible de leur apporter un « bagage » pour l’avenir. Ce sentiment, relayé par les mêmes animateurs, a été mis à profit dans le cadre d’activités culturelles. Enfin, grâce aux relations de voisinage de ces différentes activités présentes sur le site, la Friche offre indéniablement des espaces possibles d’approfondissement et de diversification des compétences techniques, et en cela elle favorise « à la marge » l’émergence de pratiques culturelles. Non que la place acquise par les jeunes soit exempte de malentendu : ce ne sont pas des spectateurs habituels - au sens où ils partageraient les normes et les valeurs culturelles véhiculées -, et rien ne laisse présager qu’ils le deviendront ; de plus, leur rôle dans la structure reste confiné à la vision que le monde culturel se fait de celui de la technique et contre laquelle Gilbert Simondon s’élève, en écrivant que « la culture se conduit envers l’objet technique comme l’homme envers l’étranger » [1989, p. 9]. Gageons cependant que leur fréquentation assidue d’un espace culturel et le « statut participatif » qu’ils y tiennent désormais produira pour le moins une « réception dans la distraction » [Benjamin, 1991], et peut-être à terme une véritable reconnaissance de leurs compétences acquises, que viendraient signifier un statut professionnel et une rémunération attendues.

Références bibliographiques :

• Akrich (Madeleine), « Les objets techniques et leurs utilisateurs », in Conein (Bernard), Dodier (Nicolas), Thévenot (Laurent) (dir.), Les objets dans l’action. De la maison au laboratoire, Ed. EHESS, Raisons Pratiques n° 4, Paris, 1993, p. 35 - 57. • Becker (Howard Saul), Les mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1988. • Benjamin (Walter), « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée », in Ecrits français, Paris, Gallimard, pp. 177 - 220. • Bessy (Christian) & Chateaureynaud (Francis), Experts et Faussaires. Pour une sociologie de la perception, Paris, Editions Métailié, 1995, 365 p. • Burgos (Martine), Evans (Christophe), Hedjerassi (Nassira), Perez (Patrick), Soldini (Fabienne), Vitale (Philippe), Des jeunes et des bibliothèques. Trois études sur la fréquentation juvénile, Paris, BPI/Centre Pompidou, 2003, 188 p. • Chamboredon (Jean-Claude) & Lemaire (Madeleine), « Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement », Revue Française de Sociologie, XI, 1970, p. 3 - 33. • Dodier (Nicolas), Les hommes et les machines. La conscience collective dans les sociétés technicisées, Paris, Editions Métailié, 1995, 385 p. • Ethis (Emmanuel), « La forme festival à l’œuvre : Avignon ou l’invention d’un “public médiateur” », in Donnat (Olivier) & Tolila (Paul) (dir.), Le(s) public(s) de la culture. Politiques publiques et équipements culturels, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 181 - 196. • Glévarec (Hervé), « Le moment radiophonique des adolescents. Rites de passage et nouveaux agents de socialisation », in Réseaux, vol. XXI, n°119, 2003. • Goffman (Erving), Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Editions de Minuit, 1975, 175 p. • Hoggart (Richard), La culture du pauvre, Paris, Les Editions de Minuit, 1970, 420 p. • Jauss (Hans Robert), Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1972, 333 p. • Lepoutre (David), Cœur de Banlieue. Codes, rites et langages, Paris, Odile Jacob, 1997, 335 p. • Labarthe (Fabien), « Ce que chatter veut dire. Pratiques Internautes des jeunes », in Communications & Langages n°147, mars 2006. • Labov (William), Le parler ordinaire. La langue des ghettos noirs des Etats-Unis, Paris, Editions de Minuit, 1978, 528 p. • Lextrait (Fabrice), Friches, laboratoires, fabriques, squats, projets pluridisciplinaires... : une nouvelle époque de l’action culturelle, Paris, Ed. La Documentation française, 2001. • Octobre (Sylvie), Les loisirs culturels des 6 - 14 ans, Paris, La Documentation française, 2004, 420 p. • Pasquier (Dominique), Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Paris, Autrement, 2005, 180 p. • Pedler (Emmanuel) & Zerbib (Olivier), Les nouvelles technologies à l’épreuve des bibliothèques. Usages d’Internet et des cédéroms, Paris, BPI/Centre Pompidou, 2001, 215 p. • Perriault (Jacques), La logique de l’usage. Essai sur les machines à communiquer, Paris, Flammarion, 1989. • Poggi (Marie-Hélène) & Vanhamme (Marie), « Les friches culturelles, genèse d’un espace public de la culture », in Culture & Musées, n° 4, 2005, pp. 37 - 54. • Roulleau-Berger (Laurence), Le travail en friches. Les mondes de la petite production urbaine, Paris, Editions de l’Aube, 1999, 250 p. • Simondon (Gilbert), Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1989, 331 p.

[1] Les ECM ont été créés en 1998 par le Ministère de la Culture et de la Communication. On compte à ce jour 130 ECM répartis sur l’ensemble du territoire national et implantés dans des structures très diverses. Pour plus d’informations, voir le site officiel : <html>[<a href="#nh2" name="nb2" class="spip_note">2</a>" class="spip_out">http://www.ecm.culture.gouv.fr Le 3ème arrondissement, dont le revenu médian par unité de consommation est de 6 353 euros en 2004, contre 12 837 pour Marseille et 14 650 pour la France métropolitaine (chiffres Insee)

[3] Comme l’indique notamment le choix de cette structure par la Délégation aux Usages de l’Internet (DUI) pour l’organisation des rencontres nationales « Espaces Publics Numériques & Espaces Culture Multimédia : quelles missions ? Pour quel avenir ? » qui se sont tenues à Marseille du 2 au 4 mai 2004.

[4] Selon les termes utilisés par la plaquette de présentation de l’ECM.

[5] On peut lire à ce propos avec intérêt l’étude consacrée à la fréquentation « conflictuelle » des bibliothèques de Marseille par les jeunes [2003], qui sur un certain nombre de points rejoint nos observations.

[6] Je n’ai jamais eu l’occasion de faire un entretien approfondi avec Mourad, qui quittait la structure quand je l’intégrais. Les jeunes qui le croisent encore m’ont appris qu’il avait entrepris depuis des études en informatique.

[7] Conduisant alors les concepteurs multimédia à changer de lieu de travail, poussant certains animateurs à la démission, et excluant de fait toute une catégorie d’autres usagers ne partageant pas les mêmes caractéristiques socioculturelles.

[8] Les entretiens ont montré à quel point un « climat de violence », latent ou révélé, pouvait aussi imprégner les relations de quartier, de voisinage, de famille ou entres pairs.

[9] Quelques précisions doivent être apportées ici concernant la non-fréquentation de l’ECM par les filles du quartier. Si quelques unes sont venues à l’ECM lors de son ouverture, elles ont par la suite délaissé ce lieu trop « surveillé » par la gente masculine. Les informations que nous avons pu recueillir à ce propos indiquent que les filles de la Belle de Mai, lorsqu’elles se rendent dans des lieux d’accès à Internet, privilégient les cybercafés, certes payants mais situés loin du quartier, échappant ainsi aux « qu’en dira-t-on ». Inversement, les quelques filles qui se rendent aujourd’hui à l’ECM proviennent généralement d’autres quartiers de la ville.

[10] Les conversations tournent autour des situations familiales, des évènements scolaires, de la vie de quartier ou encore des ennuis éventuels avec la police.

[11] Lors de la première inscription, les internautes néophytes sont pris en charge par les animateurs qui leurs font une présentation générale des modes opératoires d’utilisation du Web. Cette initiation est nécessairement limitée dans le temps et varie en fonction des niveaux et des registres de compétences de l’initié, mais aussi en fonction de la capacité didactique de l’initiateur à s’y ajuster. Les animateurs multimédia sont donc sans cesse contraints de réévaluer, à l’aune de leur propre subjectivité, les « modes d’emploi » qu’ils proposent aux différents publics débutants.

[12] Cette notion est centrale dans l’œuvre de Hans Robert Jauss [1972]. Elle désigne l’ensemble des anticipations induites par la familiarisation d’un lecteur avec les systèmes de normes et de valeurs d’une œuvre littéraire.

[13] Dans le cadre de son étude sur l’activité technique des différents intervenants sur une chaîne de production de fût, Nicolas Dodier propose d’appeler éthos de la virtuosité ce « souci des opérateurs de s’accomplir à travers leur activité technique dans un espace de jugement » (p. 221). Les habiletés techniques sont préalablement définies comme « lieux d’épreuve des capacités de l’individu confronté dans ses actes au fonctionnement des objets techniques et placé au carrefour des jugement d’autrui » (p. 220). Etre engagé dans cet éthos, c’est donc « considérer l’activité technique comme épreuve de soi, à travers la mise à l’épreuve de certaines qualités de la personne » (p. 221).

[14] Elles se pratiquent d’ailleurs le plus souvent à l’insu des animateurs.

[15] Les ateliers sont généralement organisés en collaboration avec des artistes en résidence à la Friche. Par exemple : atelier d’écriture, vidéo, graphisme, etc.

[16] Salle de spectacle, rencontre et exposition de La Friche, le « cabaret aléatoire » programme un grand nombre d’événements culturels (concerts, performances, projections, etc.) en collaboration avec radio Grenouille.

28 août 2006 > Les jeunes du quartier, l’ECM et Internet

Bonjour,

Merci pour avoir autorisé la publication du texte sur ce site ainsi que pour vos commentaires et désolé d’y répondre si tardivement. Travaillant, dans le cadre d’une thèse, sur la fréquentation de l’ECM de la Friche la Belle de Mai à Marseille par des jeunes issus des milieux populaires et sur les usages du multimédia qui en découlent, je suis particulièrement intéressé par la démarche du projet "PSAUME". Pour prolonger la discussion, je vous envoie ci-dessous un court texte de réponse à vos remarques. Je vous remercie à nouveau de l’intérêt que vous portez à ce travail. J’espère que nos discussions pourront se prolonger. Je n’hésiterai pas pour ma part à consulter régulièrement le site et les contributions qui y sont publiées.

Bien cordialement.

Je voudrais insister sur les spécificités des « lieux d’accès public à Internet » (EPN, ECM, Cyberjeune, etc.) lorsqu’ils accueillent - et parfois « subissent » - un jeune public populaire en ce que, plus que dans tout autre, se pose dans ces cas précis le problème de savoir si ce à quoi ces dispositifs sont censés donner accès (Internet, ateliers de pratiques artistiques et multimédia, bref pratiques culturelles) est compatible avec les modalités d’accès qu’ils mettent en place à cet effet. L’un étant indissociable de l’autre dans la pratique, c’est généralement sur ce deuxième point - souvent considéré comme allant de soi - que se cristallisent en fin de compte les divergences de points de vue entre directeurs de structures, animateurs et public populaire qui, parce qu’ils répondent à différentes logiques, peuvent être à la source de nombreuses tensions. Pour le dire autrement (et rapidement), les modalités d’accès prévues dans ces lieux - et qui de ce point de vue ne sont pas très différentes de celles de n’importe quelle autre structure socioculturelle - induisent le plus souvent un mode de sociabilité davantage conforme à celui des classes moyennes (auxquelles appartiennent les directeurs et parfois aussi les animateurs) qu’à celui des classes populaires. Il reste qu’à la différence des autres structures culturelles, l’activité Internet est - en tant que telle - génératrice de fréquentation de la part d’un public jeune issu des milieux populaires. Pour autant, pour que celle-ci soit effective et s’installe sur un temps long, il faut laisser dans un premier temps à ces jeunes une marge de manœuvre suffisamment souple (ce qui n’est pas toujours évident) pour qu’ils puissent se saisir de l’outil informatique à leur manière et en réinterpréter les usages comme ils l’entendent. C’est seulement sur cette base que les animateurs peuvent ensuite faire des propositions pour « réorienter » les usages sans que celles-ci apparaissent comme de pures prescriptions - ce qui se verrait alors sanctionner par une non-fréquentation et un non-usage. Ainsi, à l’ECM de la Friche, c’est pour ainsi dire la « mauvaise » gestion du libre accès (en ce qu’une « bonne » gestion implique en réalité toujours un accès contraint en termes de temps de connexion et de modalités d’usage) au moment où sont arrivés les jeunes du quartier qui a autorisé leur familiarisation non seulement avec le lieu mais aussi avec l’outil informatique (même si cela n’a pas été sans heurts).

La place qu’occupe l’animateur dans le dispositif apparaît alors comme centrale pour que le rôle de médiateur qu’il suppose puisse opérer auprès des jeunes. Mais celui-ci n’en est pas pour autant dénué de malentendus et d’ambiguïtés. De malentendus au sens où les relations interpersonnelles que noue l’animateur avec les jeunes sont aussi conditionnées par son propre milieu social d’origine ce qui peut, lorsque l’animateur est issu des classes moyennes, le conduire à ne pas savoir comment se positionner par rapport aux codes de sociabilité de ces jeunes et, lorsqu’il est issu des milieux populaires, être perçu comme un « vendu » à la solde de l’institution qui l’engage. Dans un cas comme dans l’autre, la tâche la plus ardue à laquelle doivent faire face les animateurs consiste à instaurer un lien de confiance avec les jeunes, qui passe en premier lieu par la reconnaissance et l’acceptation de leur présence, de leurs manières d’être et de leurs manières de faire (telles qu’elles sont et non pas telles que l’on voudrait qu’elles soient). D’ambiguïtés donc puisque ceci implique le refus de projeter sur eux ses propres intérêts et ses propres valeurs, de pouvoir remettre en question les règles qui régissent les pratiques internautes dans le lieu, ce qui peut aller à l’encontre des missions proprement culturelles (au sens institutionnel) de ces dispositifs. Par exemple, la pratique du téléchargement qui se généralise chez les jeunes, si elle est susceptible de répondre à la logique de démocratisation qui prévaut dans ces lieux, s’oppose aussi à la logique juridique qui est en débat actuellement. Il en résulte un véritable dilemme éthique pour l’animateur qui, s’il veut garder des chances de poursuivre ses activités d’animation auprès de ces jeunes, doit pouvoir aussi être permissif sur certaines de leurs pratiques. C’est même en les prenant en compte, et non en les excluant, que ces pratiques peuvent servir d’accroche aux animateurs pour inciter les jeunes à les réinvestir comme outils d’expression dans le cadre d’ateliers.

Une autre question se pose concernant précisément les missions de ces dispositifs et leurs finalités. Si Internet et le multimédia sont bien des supports possibles pour favoriser les moyens d’expression de ces jeunes, il reste qu’en milieu populaire, l’important c’est l’utile. L’acquisition de compétences, après une longue fréquentation du dispositif, prend donc un sens précis pour ces jeunes qui, pour nombre d’entre eux, sont en situation d’échec scolaire et qui voient là un moyen informel de se professionnaliser. Attentes qui malheureusement ne font généralement pas partie des missions de ces dispositifs qui conçoivent le plus souvent les activités qu’ils proposent à ces jeunes sur des temps courts et limités.

Fabien Labarthe.

Fabien Labarthe -
12 août 2006 > Les jeunes du quartier, l’ECM et Internet

Bravo pour ce superbe travail d’observation très fine et d’analyse distanciée et étayée par des concepts pertinents et éclairants.

Je me retrouve assez bien dans les phases d’appropriation décrites par Fabien Labarthe : l’évitement, l’appropriation, la cooptation et son analyse de la dimension collective de la construction de compétences pour ces jeunes adolescents en situation autodidacte, me paraît tout à fait fondamentale. Il y a là matière, ainsi qu’avec le précédent travail de Fabien sur le Chat, à tirer des recommandations et conseils très précieux pour les responsables d’animation, médiateurs, travailleurs sociaux ...

Je voudrais pour faire écho à cet article, apporter un témoignage tiré de mon expérience à l’ECM dela MJC Monplaisir à Lyon entre 1997 et 2002, qui corrobore un certain nombre d’éléments observés et analysés par Fabien Labarthe à l’ECM de la Friche de la Belle de Mai.

La MJC est placée dans le quartier Monplaisir dans le 8e arrondissement de Lyon, quartier industriel et populaire dans la première moitié du 20e siècle (usines des frères Lumière, Calor,Berliet, ...), qui accueille aujourd’hui essentiellement des classe moyennes supérieures. Cependant, quelques ilôts d’immeubles sociaux subsistent, et en particulier la Cité Saint Romain, groupe d’immeubles gérés par le Foyer Notre-Dame des sans abris et accueillant des familles en grande précarité, c’est à dire trop pauvres pour pouvoir être logés par les bailleurs sociaux « classiques ». La MJC a monté un projet spécifique et obtenu des financements permettant de financer partiellement le poste d’un animateur chargé de monter des projets avec les « jeunes de Saint Romain », comme ceux-ci aiment à se désigner.

Au début, l’animateur jeunes ne maîtrisant pas lui-même l’outil multimédia, a été le premier à éviter de mettre les pieds dans la salle multimédia avec les jeunes qu’il encadrait. Des animations en binôme avec un animateur multimédia qualifié ont alors été mis en place. Elles ont suscité l’intérêt des jeunes et déclenché des envies d’aller plus loin, mais la salle multimédia n’était pas disponible à tout moment en libre-accès, du fait d’une importante activité de formation et d’accueil de groupes.

A la demande de l’animateur, nous avons équipé l’espace Jeunes d’un poste informatique permettant de se connecté à internet et de faire du traitement de texte. L’idée était qu’un jeune en recherche de stage, d’emploi puisse passer à l’improviste et sortir son CV dans l’heure. Si ce type d’usage utilitaire mis en avant pour justifier l’investissement auprès des financeurs a pu avoir lieu occasionnellement, c’est petit à petit d’autres usages qui se sont mis en place.

Notamment la pratique collective du chat par des groupes de garçons, les après-midi ou soirées d’ouverture du lieu. A 4 ou 5, un ou deux assis qui écrivent et les autres debout qui lisent et les encouragent de la voix, la drague est un mise en scène collective où chacun rivalise d’humour, d’audace ... ou de vulgarité. Attenante au terrain de sport, la salle permet aux jeunes d’entrer et de sortir librement, de papillonner en circulant d’une activité à une autre, d’une conversation à une autre, dans une sorte d’annexe de la rue où les mêmes codes s’appliquent, à la différence près que l’animateur « deale » des conseils et activités à visée éducative.

Les adolescentes viennent par contre dans la salle multimédia de l’ECM, à des heures fréquentées uniquement par des adultes, où elles savent que les garçons n’y mettent pas les pieds. Elles chattent fréquemment avec plusieurs interlocuteurs à la fois, sous des pseudos différents correspondant à des personnalités plus ou moins fictives qu’elles se sont inventées.

Après deux ans de fonctionnement, nous avons commencé à présenter cet espace Jeunes aux responsables et financeurs, comme un « sas de socialisation » indispensable au bon fonctionnement de l’ECM et le doter d’un poste supplémentaire, voire plus temporairement à l’occasion des vacances scolaires.

Devant les difficultés de ces adolescents à intégrer les règles explicites (maximum 2 personnes par poste, pas de boissons, écoute de musique au casque, pas de jeux ...) ou implicites (respect du calme du lieu et de la confidentialité de la consultation des autres usagers ...) de la salle multimédia de l’ECM, nous avions développé un espace de pratique plus adapté à leur besoins.

Petit à petit, nous sommes arrivés à imaginer un accueil des publics, éclaté dans l’espace de la MJC, et avec des horaires différents, afin de proposer des réponses adaptées aux besoins et aux temps de chacun :
-  Une borne de consultation internet dans le hall d’accueil au rez-de-chaussée de la MJC pour relever ses mails en libre-service et promouvoir le site portail de quartier (accès 10h-22h).
-  Un espace Jeunes équipé d’un puis 2 postes comme « sas de socialisation »
-  Une salle multimédia à l’étage pour les formations, les séances d’initiation, les projets de groupe et un accès libre accompagné (8 postes)
-  Un studio de production audio-vidéo numérique pour les projets de création.

Lorsque j’étais en poste là-bas, j’imaginais que l’espace Jeunes ne devait être qu’un sas, qui prenait son sens par rapport à un projet de médiation socio-culturelle et socio-technique et que l’aboutissement était d’amener ces jeunes à fréquenter les locaux et activités de l’ECM à l’étage au-dessus. Nous craignions au sein de l’équipe, de renforcer spatialement une ségrégation sociale déjà fortement présente sur le quartier.

Aujourd’hui avec le recul, je crois qu’au contraire il faut renforcer cette démarche qui consiste à mettre les outils et les médias à disposition dans des lieux que les publics se sont appropriés, et selon les modalités qui leurs conviennent, et non pas vouloir les faire venir dans des « sanctuaires » dédiés aux pratiques cultivées ... et donc cultivantes :-) !

Philippe Cazeneuve -
2 août 2006 > Les jeunes du quartier, l’ECM et Internet

Bonjour,

Je trouve très interessante la manière dont ces jeunes ont investi progressivement le lieu, les objets techniques et finalement les objets culturels.

On voit bien dans quelle mesure la relation de proximité avec ces différents éléments importe et par cela le rôle des médiations : par les copains qui imposent une forme de régulation endogène puis par les animateurs qui imposent une autre forme de régulation.

Nous avons également noté ces phénomènes dans l’EPM de Kérourien où les personnes qui le fréquentent sont venues en général avec un proche (ami, membre de la famille, voisin, etc).

Le concept "d’espace intermédiaire" est également interessant en ce que l’ECM pour vous, l’EPN à Kérourien sont des lieux entre plusieurs mondes, entre le public et le privé, où le contrôle social s’effectue mais avec des arrangements. l’espace ne relève ni du domaine scolaire, ni du domaine familial, ni du domaine ’professionnel’ tout en contribuant à la socialisation et à la sociabilité des jeunes.

Le rôle des animateurs et les interactions qui se mettent en place avec les jeunes me semble très important à divers titres :

  • ils favorisent l’accès à des objets très ’chargés’ symboliquement et socialement,
  • ils construisent ou reconstruisent les règles de ce qui est permis, pas permis, toléré ; et participent en cela à la socialisation des jeunes,
  • ils interviennent dans les processus de sociabilité en permettant aux jeunes de s’inscrire dans des réseaux nouveaux pour eux,
  • ils contribuent à la valorisation de leur rôle dans la société

Merci pour cette contribution. J’espère que nous pourrons poursuivre la discussion. Si vous avez d’autres textes, je suis très intéressée.

Annabelle Boutet

Annabelle Boutet -
PSAUME - http://psaume.infini.fr