Atelier 11. « Lien social, précarité et TIC : invitation au dialogue entre chercheurs et acteurs.
Les ateliers de l’après-midi.
Les échanges qui ont eu cours durant ces deux après-midi renvoyaient sans nul doute aux travaux de Serge Paugam [1] sur la pauvreté et la disqualification sociale. La pauvreté est un construit social et la seule dimension économique ne suffit pas à la qualifier : c’est aussi le cadre d’un relâchement des liens sociaux, non seulement du point de vue des solidarités primaires mais aussi de la remise en question des identités sociales (professionnelles, estudiantines, familiale, etc).
Ainsi,la présentation de Florence Gallemand nous a conduit à nous interroger sur deux aspects de la prise en compte par notre société des populations en difficulté. D’une part, la question de la classification, des typologies de la pauvreté et de la précarité. D’autre part, Florence Gallemand a apporté un nouvel éclairage sur les rôles de la médiation en abordant la question de la relation aux services sociaux et des permanents des maisons de services publics qu’elle présente non seulement comme des médiateurs mais aussi comme des traducteurs devant être ‘bilingue’, parlant à la fois le langage du bénéficiaire et le langage du monde administratif.
Bien que n’abordant pas directement la question des TIC, il ne fut pas difficile de faire le lien avec la présentation des travaux suivants.
Ainsi, la recherche présentée par Véronique Laurent, Françoise Navarre et Claire Lobet-Maris sur l’informatisation des CPAS [2] rappellait-elle des questions abordées par Florence Gallemand et notamment celle de la relation entre les médiateurs des services sociaux et les bénéficiaires. L’équipe de Namur a ajouté la dimension technologique mais en rappelant que la question de proximité et de création de liens sociaux entre bénéficiaires et agents des services sociaux était bien au coeur de la question.
De son côté, Pascal Plantard est venu mettre en exergue la difficulté de construire et d’accompagner les projets d’insertion professionnelle et de formation des adultes et la problématique de l’usage des TICe dans ces démarches. Face à l’injonction d’utiliser les potentiels des TIC dans l’éducation et la formation, les chercheurs ont répondu par la création des « technologies éducatives » : science des usages des TIC en éducation et formation et par une implication forte dans l’élaboration et l’utilisation des TICe.
Serge Proulx a apporté une dimension différente à la question de l’impact des TIC dans la construction des liens sociaux. En effet, en abordant la question des militants du code, c’est dimension politique de la technique qui a été discutée et la portée "d’un modèle du libre" sur le fonctionnement de la société globale.
Enfin, Paola Bazan a apporté son point de vue de praticienne du développement dans la mise en oeuvre de projet de diffusion des TIC auprès des communautés paysannes du Pérou.
Que retenir de ces échanges ?
La création ou la réhabilitation des liens sociaux avec les plus démunis ou les plus marginalisés reste la base des actions menées sur le terrain et doit tenir lieu de paradigme aux chercheurs qui veillent à prendre au sérieux les usages sociaux des TIC : Pourquoi/pour quoi et avec qui sont-ils [re-]construits, détournés, améliorés, transformés, ignorés ?
Les phénomènes sociaux et les phénomènes techniques ne doivent pas être appréhendés de manière indépendante mais comme deux systèmes qui n’évoluent pas l’un sans l’autre. En outre, il y a derrière ces questionnements des enjeux politiques. En France, en Belgique, au Québec et au Pérou, on se trouve face à la confrontation de registres, de modèles, de systèmes de représentation et de valeurs sociales différents : le paradigme du travail et celui de la norme sociale, la précarité/la disqualification sociale, la politisation de la technique et l’instrumentalisation de la politique, le monde marchand versus le monde solidaire, etc...sont autant de notions qui ont été mobilisées au cours des débats.
Dans cette conjoncture, la place des chercheurs, et particulièrement celle des sociologues, [re]-devient politique en aidant à la compréhension de la société. D’où l’on voit apparaître une forte mobilisation des méthodes de la recherche-action et des interrogations épistémologiques sur celle-ci : Soit que les chercheurs/universitaires sont interpellés par les praticiens ou les institutions politiques, soit qu’ils sont engagés dans des activités militantes ou de développement, soit, enfin, qu’ils exercent une action réflexive sur leur propre métier.
Mais, comme cela a été mis en lumière par Pascal Plantard et repris dans les discussions, les chercheurs éprouvent une grande difficulté à articuler, dans une même problématique, la question de la précarité/disqualification sociale et du développement technique, comme le réclame J-F Marchandise (Fing). En effet, le plus souvent, lorsque l’on rapproche ces deux phénomènes, la notion de "fracture numérique" sert de paradigme social pour expliquer et justifier les actions menées (i.e. l’ordinateur à 1€ par jour).
En conséquence, on traite les « éloignés » du numérique et les « familiers » du numérique comme deux mondes séparés...la fameuse fracture ; mais, comme le souligne S. Paugam, la pauvreté est un construit social, dès lors elle n’est pas hors de la société mais bien en son sein. Il me semble donc plus pertinent de traiter ces deux mondes en interaction s’influençant l’un l’autre. Ainsi, le monde marchand dans lequel on positionne les familiers d’Internet ne s’articule t-il pas avec le monde de la solidarité dans lequel on positionne les exclus ? L’apprentissage de la rédaction d’un CV relève t-il du monde marchand ou du monde la solidarité ?
Le dernier élément sur lequel je voulais revenir et qui a été révélé au cours de ces rencontres, c’est le nécessaire rapprochement des terrains et des expériences. Un bref état de l’art montre qu’il y a peu ou pas d’études comparatives menées sur ces questions. Or n’apprenons-nous pas de Paola Bazan que la relation à la technique des indiens quetchua passe par une relation au magique, au sacré, au mystérieux ? Est-ce si éloigné des observations que l’on peut faire dans les EPN ? Et dans ce cas les animateurs n’ont-ils pas un rôle de traducteur ? De passeur d’un monde à l’autre ?
De même, l’appréhension du déploiement des technologies dans les CPAS belges, semble familier aux Français et en même temps si différents de part le contexte politique, économique et social.
[1] Paugam S. (2002), La société française et ses pauvres, Paris :Quadrige/PUF ; Paugam S. (2000), La disqualification sociale, Paris :Quadrige/PUF ; Paugam S. (2005), Les formes élémentaires de la pauvreté, Paris : PUF/Le lien social
[2] L’informatisation des CPAS. Une informatique plurielle au service de l’action sociale. Résultats de l’enquête quantitative préparatoire au colloque des secrétaires de CPAS.



